Nous avons recueilli les témoignages de musiciens reconnus qui ont travaillé sous sa direction ; le premier, Cheïkh Hadj Mohammed Bouali attestait :
« - La beauté majestueuse et triomphale de la Grande Touchia, l'une des plus grandioses par l'abondance des moyens instrumentaux, ainsi que son allure rythmique s'épanouissaient sous la direction de notre grand maître qui savait, grâce à sa technique parfaite et magistrale, par son style ample lui garder cette richesse tonale inimitable. »
De son côté Omar Bekhchi affirmait :
« - S'il faut citer un exemple qui illustre un jugement sur l'art de mon maître il suffit de rapporter les propos que nous répétait le vénérable Moulay Djilali Ziani : je ne sais s'il a pu exister une version aussi parfaite de la Noubet el Ghrib, je crois que l'interprétation de Cheïkh Larbi Bensari est parmi les plus belles que l'on connaît ! Dans son exécution on sent une richesse à la fois d'érudition et de technique musicales, et puis la maîtrise instrumentale est si parfaite qu'elle me semble inégalable !...Ajoutons à cela que l'on demeure émerveillé que la voix de Redouane, le fils chéri du maître, soit capable de créer une telle sensation de perfection et de talent majestueux joints à une immense intelligence artistique qui tend vers le sublime ! Y aurait-il dans tout cela comme une impression de lumière d'une douceur angélique que je serais le premier à le croire !
D'abord, avez-vous entendu le père et le fils chanter du Haouzi, de Bentriqui, d'Ibn M'saïb ou de Bensahla ?..Ils dépassent le brio des virtuoses pour rendre l'effusion de ces morceaux gonflés d'amour, frémissants de désir, romancés de poésie et de délicatesse, puis lancés comme une complainte émouvante, comme un chant intérieur, profond, intarissable que nous ressentons et partageons avec les poètes dans leur quête épuisante vers la beauté... »
Cheïkh Bensari a vécu au service de l'art de son pays ; il joua un rôle inestimable dans le maintien des traditions musicales algériennes en particulier – et maghrébines en général. Artiste génial, homme de culture, poète, il assuma ses fonctions d'intellectuel au sein de la société, c'est à dire que dans la part de lutte qu'il a mené brille l'homme d'esprit, le politique – au sens noble du terme -, le témoin de l'histoire et plus simplement le type même de l'algérien idéal : le bon fils, le bon époux, le bon père !
Ne fut-il pas également un personnage qui servit de lien entre le passé d'une nation et son devenir ? Ambassadeur d'une civilisation maintes fois millénaire, il fit apprécier notre musique dans plusieurs pays d'Afrique, d'Europe et d'Asie, interprétant des ½uvres admirables, des noubas grandioses, faisant vibrer d'émotion les peuples et les grands de son temps ! Au lendemain de l'indépendance il dirigea des concerts qui nous apportèrent, en plus du plaisir de savourer notre art, ce précieux sentiment de fierté d'être enfin nous-mêmes.
« - ...il apparaît comme un élément constitutif d'une longue chaîne dont le début plongeait logiquement dans l'arrivée des musulmans d'Espagne en Algérie, et dont le prolongement finissait de vivre dans les veines de ceux qui, à des âges différents, continuaient une tradition qui donne à la culture musicale tlemcenienne ses titres de noblesse... »
Assurément, il fut l'un de ces « hommes admirables qui, recevant le mobile, en l'occurrence la musique andalouse, d'un maître, préparaient de jeunes disciples, lesquels, à leur tour, continuaient la ronde du temps, le cycle commencé » il y a des siècles.
Au reste, c'est un personnage de légende - tant son mérite est important ; il ressemble à ces héros qui « gravent dans la mémoire du peuple le souvenir de sa grandeur, et dans sa conscience le devoir continuel de la rétablir. »
Voilà qu'un autre fait, nous reportant en arrière, resurgit : « - D'entre les scènes marquantes qui nous reviennent en mémoire, évoquons la visite agréable que fit l'immense musicien, Hadj Larbi Bensari, aux « Amis du livre » ; c'était au cours du premier mois de Novembre de notre indépendance.
Sous l'ombre des platanes tutélaires, je longeais les remparts de l'antique palais royal du Méchouar ; alors même que je descendais la superbe avenue, à nulle autre pareille, j'eus l'agréable surprise de rencontrer le vieux maître ! Bien évidemment, je le saluais avec tous les égards qui lui étaient dû.
S'appuyant alors sur mon bras, le vénérable artiste tint à faire quelques pas en ma compagnie. Je dois dire que chaque fois que j'avais eu le bonheur de le croiser, il saisissait toujours l'occasion pour me parler de mon grand père, cheïkh Mohammed Dib, qui fut son maître et son ami à la fois...
Chemin faisant, je ne sais comment nous nous trouvâmes devant la porte des « Amis du livre » ! Si El Hadj tint à visiter la bibliothèque. De prime abord, il parut impressionné par le nombre d'ouvrages qui garnissaient les imposantes étagères propres et bien entretenues. Il s'en approcha, s'attardant plus particulièrement devant les titres en arabe ; mentirais-je si j'avoue aujourd'hui que je fus abasourdi par les questions qu'il posa :
« - Y avait-il des traductions des Foutouhats d'Ibn Arabi, demanda-t-il intéressé ? Et celles des Mawaqifs de l'Emir Abdelkader ? Disposions-nous d'un diwan des ½uvres de Sidi Boumédiène El Ghout ? »
Ce jour-là je sus que Hadj Larbi Bensari – en plus de cet art immortel dont il reste le dépositaire et le garant - était assurément un fin lettré, un soufi probe et vertueux ! »